mardi 13 avril 2004

L'Irak, berceau de la civilisation

Maoro: En quoi l'Irak est-il considéré comme un pays riche culturellement?


Ephrem Isa Youssif : l'Irak est connu comme le berceau de la civilisation et le territoire irakien d'aujourd'hui couvre une grande partie des terres d'une civilisation antique. C'est aussi le pays des Sumériens, au centre celui des anciens Arcadiens et au nord des anciens Assyriens. Donc c'est là que sont nées les grandes civilisations antiques et pour cette raison, l'Irak est appelé le berceau de la civilisation. Pourquoi ? Car c'est là que plusieurs choses importantes de l'histoire de ce monde ont été inventées : l'écriture, par d'anciens Mésopotamiens, vers 3200 avant l'ère chrétienne, la construction des premières villes de l'humanité, la création des premiers codes dont le code Hammourabi, les grandes bibliothèques comme celle du roi assyrien Assourbanipal au 7ème siècle. C'est là aussi qu'a été réalisée la première réflexion philosophique sur l'homme et son destin et qui est connue aujourd'hui sous le nom de L'épopée Gilgamesh. L'auteur de cette épopée dit: c'est notre terre, notre monde à construire pour vivre au mieux.

Reda: Quelle a été votre enfance, et quand avez-vous quitté l'Irak?

Ephrem Isa Youssif : Je suis originaire d'un village assyro-chaldéen du nord de l'Irak, habité par des chrétiens qui parlent la langue araméenne. Je suis venu en France en 1974 pour faire mes études à la faculté de Nice, j'ai eu mon doctorat et je suis rentré à Bagdad puis revenu en 1981 pour enseigner la philosophie et la langue arabe à Toulouse. Depuis quelques années, je me consacre à l'écriture pour faire connaître le patrimoine et la civilisation de l'Irak antique et aussi de l'Irak d’aujourd’hui. C'est pour cela que j'ai déjà publié sept livres sur cette histoire.

Lora: Etes-vous retourné en Irak depuis la chute de Saddam? Pouvez-vous nous dire la situation des Assyro-Chaldéens dans ce pays ?


Ephrem Isa Youssif : Non, je n'y suis pas retourné, mais je suis informé par les amis et les parents. Je veux attendre que la situation et les esprits se calment, et aussi pour une raison pratique. Je pensais que l'aéroport de Bagdad serait ouvert bientôt et que je pourrais aller visiter le pays. La grande majorité des Assyro-Chaldéens vivent à Bagdad, mais ils sont presque tous originaires du nord. On évalue le nombre des Assyro-Chaldéens aujourd'hui à 800.000 en Irak. Ceux du Kurdistan, où il n'y a pas de troubles, se sentent en sécurité, mais ceux qui vivent à Bagdad et dans les villes du sud comme Bassora ont eu des problèmes. Surtout venant de quelques fanatiques. Plusieurs Assyro-Chaldéens tenaient des boutiques et avaient des licences de vente d'alcool et ils ont été plastiqués par des extrémistes.


Pat: C'est quoi un intellectuel assyro-chaldéen, dans un monde arabo-musulman à feu et à sang?


Ephrem Isa Youssif : Dans ce Proche-Orient, les gens sont victimes de sous-développement économique et culturel, à cause de l'analphabétisme, mais aussi de sous-développement politique, par manque de libertés démocratiques, ce qui crispe la situation. Les intellectuels jouent un grand rôle dans cet Orient multiple et varié, avec ses ethnies, arabe, kurde, assyro-chaldéenne, turkmène, ses langues, et religions diverses, musulmans, chrétiens. Il y a aussi les Yézidis, Kurdes du nord, et les Sabéens, au sud du pays, qu'on appelle les adeptes de Jean-Baptiste et qui vivent dans les marais et à Bagdad. Ainsi, on voit que la Mésopotamie ancienne est une mosaïque de peuples, de langues et de religions, et un intellectuel doit travailler pour que ces gens vivent en bonne intelligence.


Nassif: Quel est aujourd'hui le rapport entre les intellectuels qui sont restés au sein de l’ Irak de Saddam et ceux qui ont comme vous vécu en exil?


Ephrem Isa Youssif : Effectivement, il y a toujours eu des relations entre les intellectuels qui vivaient dans ce pays et ceux qui vivaient en Occident. Une minorité était au service du régime et une majorité était des gens très dévoués à leurs arts : poètes, artistes, cinéastes. Il y a toujours eu un va-et-vient et une entente entre les intellectuels restés en Irak et ceux installés en Occident. Mais ceux qui sont restés dans le pays ont un grand mérite, car ils ont continué à créer des œuvres d’art contemporaines, malgré l’embargo.

Reza: Quel est le poids démographique, politique et économique de votre communauté, on en parle très peu?


Ephrem Isa Youssif : La couche ancienne de la population irakienne est le peuple assyro-chaldéen, descendant, héritier des anciens Mésopotamiens. Ces gens travaillent dans deux domaines: économique, commercial, la plupart ont des restaurants, des hôtels, ils ont été des pionniers, mais ils travaillent aussi dans l'administration. Depuis la création de l'Etat irakien en 1921, ils ont participé à la vie administrative du pays. Dans le secteur libéral, les ingénieurs, les médecins assyro-chaldéens ont une présence très forte en Irak et leur poids culturel est énorme, comme celui des professeurs, chercheurs, historiens, archéologues. Mais malheureusement on n'en parle pas en Occident.


Pat: Quels sont les domaines culturels où l'Irak s'affiche comme un des pays arabes les plus créatifs?


Ephrem Isa Youssif : Il y a un domaine où les Irakiens ont été les pionniers, ce n'est pas pour les vanter, c'est une réalité, je parle de la poésie, parce que les Irakiens ont été les premiers à créer et développer la poésie moderne arabe. Citons, plus particulièrement, des noms comme Sayyab, Bayati et Nazek el Malaika. Ce sont les pionniers qui ont créé cette école avec des poèmes de très haut niveau, pleins de réflexions, de philosophie, de sensibilité, d’émotion. C'était dans les années 50 et 60.

Puis, il y a eu une deuxième vague de poètes de très haut niveau, avec Sorgon Boulus, Fadel Azaoui, Saadi Youcef, Fayçal Jassem. Seule une petite partie de ces artistes est mentionnée ici. Mais hélas, en français, peu d'ouvrages sont traduits. D’autres noms ont brillé, en poésie, en calligraphie, dans les arts plastiques.

Chat sur le site Libération, 2004.