dimanche 13 avril 2008

Les calamités en haute Mésopotamie

Les Chroniqueurs syriaques nous relatèrent avec beaucoup de clairvoyance et d’amertume les calamités qui fondirent, au sixième et au septième siècle, sur la Haute Mésopotamie.

Ils subirent ces malheurs et en témoignèrent. Ils demandèrent à la mémoire de fixer, d’enregistrer et d’éclairer le passé.

La Haute Mésopotamie à cette époque-là

L’empire romain d’Occident s’effondra en 476 sous les coups des Barbares, Wisigoths, Ostrogoths, Huns. L’empire d’Orient, plus habile, parvint à sauvegarder son intégrité. Il comprenait Chypre, la Crète, l’Asie Mineure, le nord de la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine, l’Egypte.

Constantinople, la nouvelle Rome, occupait le premier rang. La ville connut son âge d’or sous le règne de Justinien (527-565) qui développa une brillante civilisation. Il élabora une oeuvre législative, fondement du droit civil moderne, fit édifier de grands et beaux monuments comme la basilique Sainte-Sophie.

En face de cet empire se dressait la Perse des Sassanides. Elle s’étendait du Khurâsân, en Iran oriental, jusqu’à la Mésopotamie. La capitale était Ctésiphon. Chosroes Ier (531-579), roi guerrier, souverain sage et raffiné, entreprit des réformes, fonda des institutions, améliora les conditions de vie de son peuple. Sa cour devint un lieu d’échanges entre l’Orient et l’Occident hellène. Après la fermeture de l’école d’Athènes sur l’ordre de Justinien en 529, sept philosophes grecs, Hermias, Eulalius, Diogène, Priscien, Isodore, Damascius et Simplicius trouvèrent refuge chez Chosroes.

Aux cinquième, sixième et septième siècles, les Perses et les Romains rivalisèrent de force et tentèrent de restaurer leurs puissances. Ils continuèrent à se faire la guerre jusqu’à la conquête arabe.

De nombreux Syriaques orientaux vivaient dans l’empire sassanide :

Des syriaques occidentaux peuplaient les riches provinces orientales de l’empire romain. A Antioche, à Edesse et à Amid, villes phares, ils s’étaient bien établis.

Antioche (Aujourd’hui Antakya), la troisième ville de l’empire après Constantinople et Alexandrie, était située sur la rive gauche de l’Oronte, au pied des monts Sylpius et Stauris, au centre d’une plaine plantée de figuiers, d’oliviers, de cyprès. Elle s’étendait sur plus de mille hectares.

Elle avait été fondée vers 300 avant Jésus-Christ par un ancien lieutenant d’Alexandre, Séleucos, qui lui avait donné le nom de son père, Antiochos. Il l’avait bâtie, sur un plan régulier, et l’avait divisée en quatre quartiers. De larges rues bordées de portiques, sous lesquels se promenait la foule des badauds, se recoupaient.

Antioche était devenue la capitale des Séleucides et un grand centre de l’Orient hellénistique.

Les Romains la conquirent en 64 avant Jésus-Christ.

Christianisée de bonne heure, elle abrita la première communauté chrétienne et devint ensuite le siège d’un vaste patriarcat, qui allait compter jusqu’à 138 évêchés. Elle conforta la résistance monophysite au cinquième siècle et au sixième siècle après notre ère.

A cette époque-là, la ville, dominée par sa citadelle, entourée de remparts, et de jardins, ne ressemblait à aucune autre. Une douce lumière, rose et or, effleurait le dôme de la grande église, bâtie par Constantin le Victorieux, sans pareille sur le territoire des Romains, caressait la façade du palais impérial, les belles maisons à étages et les somptueux monuments, dont les murs étaient incrustés de dalles de marbre blanc. Elle dansait sur les places ornées de statues, se jouait dans l’eau claire des fontaines.

Antioche s’enorgueillissait de théâtres, de portiques, de boutiques bien achalandées, de bains, d’une bibliothèque et d’un hippodrome, où se disputaient les courses de char et les factions rivales, comme à Constantinople. Les caravaniers, portant l’encens et les épices de l’Arabie, y faisaient étape, et s’égaraient parfois le soir dans les sombres ruelles de son quartier chaud, à l’ambiance animée.

C’était une métropole grande et réputée, la rivale d’Alexandrie, un centre religieux, culturel et économique important, car elle se trouvait au carrefour de l’Orient et de l’Occident. Elle conservait une école de théologie. Sa flotte marchande naviguait sur l’Oronte jusqu’à la mer.

Antioche comptait probablement à l’époque byzantine 300000 habitants. Elle était accueillante pour les étrangers. Des Grecs, des Syriens, des Juifs, teintés de culture hellène, composaient sa population. Dans les campagnes, autour de la ville, où s’élevaient de grands monastères, les gens parlaient le syriaque.

Edesse, en grec, Urhâi chez les Syriaques, entretenait des relations avec Antioche. Séleucos édifia la ville aux environs de l’an 300 avant notre ère sur le site d’une ancienne cité de la Haute Mésopotamie et lui donna ce nom caressant en souvenir de l’Edesse de Macédoine, chère à ses soldats, bruissante de fontaines et de sources curatives.

Edesse se dressait au milieu d’un plateau fertile, défendue à l’ouest par les contreforts des montagnes du Taurus. Une vingtaine de ruisseaux l’arrosaient. Comme les chroniques syriaques le mentionnent, la rivière Daisan, qui la traversait et la rafraîchissait, débordait trop souvent. Elle submergea les bâtiments et noya de nombreux habitants en l’an 201 de notre ère, puis en 302, en 412, en 524, et en 743.

Une dynastie, dont les princes portaient les noms d’Abgar et de Manou, régna à Edesse, de 69 environ avant Jésus-Christ, à l’année 213, date où l’empereur Caracalla en fit une colonie romaine. Les marchands égyptiens, phéniciens, syriens, arabes et juifs passaient par la ville, car elle était située au carrefour des pistes caravanières, et elle constituait une étape importante sur la Route de la soie.

Selon les traditions, Edesse n’était-elle pas l’une des premières cités passées au christianisme, grâce au zèle de l’apôtre Addaï, l’un des soixante-dix disciples de Jésus ? Les échanges commerciaux se développèrent, la nouvelle religion se propagea.

Au deuxième siècle, la ville devint la patrie du célèbre philosophe syriaque Bardesane (154-222). A la croisée des courants culturels, elle demeura le berceau de la langue et de la culture syriaque. Nisibe et Antioche la relayèrent ensuite.

Edesse abrita la fameuse École des Perses, fermée par l’empereur romain Zénon en 489.




St Ephrem le Syrien, fondateur de l'Ecole des Perses

Edifiée selon un plan régulier, Edesse était entourée de remparts crénelés. Au sixième siècle, six portes gardaient l’accès à la petite place forte.

Le nom de la ville s’entourait de mystère, et de légende, car elle protégeait des reliques célèbres, la lettre que le Christ aurait écrite au premier roi chrétien, Abgar, qui régnait à Edesse, et le portrait miraculeux de Jésus imprimé sur un linge. Les pèlerins affluaient dans la cité, découvrant sa rue principale ornée de portiques à colonnes, de boutiques, ses maisons construites de pierres et de chaux, ses jolies places, ses jardins. Il y avait encore un hippodrome, un théâtre, deux bains publics, un d’hiver et un d’été, un hôpital, près de l’évêché, un grenier à céréales, des palais, des églises et, aux alentours de la ville, des hostelleries et des monastères. Les gens d’Edesse faisaient preuve d’un zèle aigu pour défendre leur foi.

Amid, l’actuelle Diyarbakir, au sud-est de la Turquie, était située au nord-est d’Edesse, sur la rive gauche du Tigre supérieur. Petite ville de l’empire assyrien, elle fit partie de l’ancienne Perse, du royaume des Séleucides et de l’Empire romain où elle eut peu d’importance. Comme elle était située à la frontière romano-perse, elle fut disputée entre les Romains et les Perses. Le fils de l’empereur Constantin, Constance, la fit rebâtir en 348. Au sixième siècle, Justinien l’entoura d’une nouvelle et sombre enceinte fortifiée, bâtie en pierres basaltiques. La cité était dotée d’églises, de monastères, et constitua le siège d’un épiscopat.

Symboles de la culture syriaque, ces trois villes, Antioche, Edesse et Amid, furent, en ces temps troublés, assujetties à des calamités redoutables.

Les fléaux à Edesse et dans le Moyen-Orient

Sans doute originaire d’Edesse, Josué le Stylite vécut à la fin du cinquième et au début du sixième siècle, en des temps d’affliction. Il enseigna dans une école. Il se mit au travail, sur l’ordre de son supérieur Sergius, et écrivit un mémorial, « uhdana ». Dans la préface, il résumait ainsi les principales calamités qui frappèrent Edesse, Amid, et la Mésopotamie :

“ J’ai reçu la lettre de ta sainteté, aimant Dieu, ô le plus excellent des hommes, Sergius, prêtre et abbé, dans laquelle tu m’as ordonné d’écrire pour toi, pour [en garder] la mémoire, sur le temps où vinrent les sauterelles, où le soleil s’obscurcit, et où il y eut tremblement de terre, famine et peste, et aussi sur la guerre entre les Romains et les Perses.” (Chronique de Josué le Stylite, trad.W.Wright, § 1)


Les sauterelles

Les sauterelles étaient l’un des fléaux bibliques. Apportées par le vent d’Orient, elles apparurent en Egypte, au temps de Moïse, et dévorèrent l’herbe et les fruits de la terre. (L’Exode, X, 13)

En l’an 499, les sauterelles pullulèrent au-dessus d’Edesse et détruisirent pernicieusement toute cette région agricole, fertile. Josué le Stylite, qui voit un lien entre la célébration d’une fête païenne, avec danses et chants, et la venue des insectes, écrivit :

“Car au mois de Îyâr (mai ) de cette année, quand le jour arriva de la célébration de la fête païenne dépravée, là vinrent du sud, dans notre pays, des sauterelles en immense quantité...Cependant, elles ne détruisirent pas ou ne firent pas de mal à quoique ce fut cette année-là, mais simplement elles déposèrent leurs oeufs dans notre région en non moindre quantité . ” (Chronique de Josué le Stylite,§ 33)


Les tremblements de terre suivirent l’apparition des sauterelles en l’an 810 (498-499) :

“Après que leurs oeufs eussent été déposés dans le sol, il y eut de terribles tremblements de terre dans le pays.” (Josué le Stylite, § 33).


Nicopolis, Arsamota s’écroulèrent, puis Akkô (Acre), Tyr, Sidon.

En mars 500, des nuées de sauterelles envahirent la contrée :

“Au mois de Âdar (mars) de cette année, les sauterelles, sortant du sol, vinrent sur nous, si bien que nous imaginâmes, à cause de leur nombre, que non seulement les oeufs qui étaient dans le sol avaient été couvés, à notre détriment, mais que l’air même les vomissait contre nous, et qu’elles descendaient du ciel sur nous. Quand elles étaient seulement capables de ramper, elles dévoraient et consumaient tout le territoire des Arabes et tout celui de Râs-’ain, de Tellâ et d’Edesse. Mais dès qu’elles étaient capables de voler, l’étendue de leur rayon était de la frontière de l’Assyrie à la mer de l’ouest (la Méditerranée) et elles allaient vers le nord aussi loin que la frontière de Ôrtâye. ” (Chronique de Josué le Stylite, § 38)

Les sauterelles dévoraient les récoltes, les vignes, les jardins, dévastaient les pâturages, réduisaient la région à un désert, ce qui était une vraie malédiction. Elles ne craignaient pas de s’attaquer aux humains : elles laissèrent sans vie un bébé déposé dans le champ où travaillaient ses parents. Elles faisaient souffrir les troupeaux. Elles mettaient un grand désordre dans le monde.

Le passage des sauterelles entraîna la famine à Edesse et dans la région.

La famine et l’épidémie

La famine constituait aussi une calamité biblique, comme la peste.

A Edesse, en l’an 500, les habitants, qui ne disposaient plus en quantités suffisantes de blé, d’orge et de céréales, étaient réduits à toutes sortes d’expédients pour vivre :

“Comme le temps passait, cependant, la disette devint plus grande et la faim affligea de plus en plus le peuple. Tout ce qui n’était pas comestible était bon marché, tels que les vêtements, les ustensiles de ménage et les meubles, car ces choses étaient vendues à la moitié ou au tiers de leur valeur et ne suffisaient pas à l’entretien de leurs propriétaires, à cause de la grande disette de pain” (Chronique de Josué le Stylite, § 39)


Josué le Stylite, qui devait probablement exercer les fonctions d’économe dans son couvent, nous donne les prix du blé, de l’orge, des haricots, des lentilles, des pois, de la viande, des oeufs, qui grimpaient sans cesse.

Les pauvres désertaient les villages alentour, affluaient dans les rues d’Edesse, mendiaient quelques sous pour acheter des morceaux de pain. La détresse enhardissait certains, qui pénétraient dans les lieux saints et dévoraient le pain consacré, nourriture spirituelle, tel du pain ordinaire. D’autres découpaient des carcasses mortes. Les gens erraient dans la ville, l’estomac creux, cherchant des trognons de chou et des feuilles de légumes. Ils dormaient sous les portiques et dans les rues, en tous lieux. Ils maigrissaient, devenaient comme des chacals et commençaient à mourir, d’une mort douloureuse et mélancolique.

Les prêtres et les grands de la cité aménagèrent en hâte des infirmeries.

Le gouverneur Démosthenes partit à Constantinople informer de cette affreuse famine l’empereur Anastase qui donna aussitôt une somme d’argent destinée à soulager les pauvres d’Edesse. Cette distribution de pain arriva, hélas, trop tard :

“Et quand il revint à Edesse, il apposa des sceaux de plomb sur les cous de beaucoup d’entre eux et donna à chacun une livre de pain par jour. Cependant, ils n’étaient pas capables de vivre, parce qu’ils étaient torturés par les affres de la faim qui les faisaient dépérir” (Chronique de Josué le Stylite, § 42)

Les affamés, de plus en plus nombreux, qui étaient entrés dans l’enceinte d’Edesse, et y étaient morts de faim et de maladie, sous les portiques et dans les rues, avaient causé une véritable épidémie. Contagieuse, celle-ci grandit durant l’hiver.

Les cadavres gisaient dans les rues. Les citoyens, les religieux, les ramassaient, les emportaient hors des murs ; ils les enterraient, revenaient chercher les morts qui restaient, mais ils se sentaient débordés. Entre le début novembre 500 et la fin mars 501, plus de cent morts par jour furent ainsi enlevés :

“Durant ce temps, on ne pouvait entendre dans toutes les rues de la cité que les pleurs [des gens] sur les morts ou bien les cris de lamentation de ceux qui étaient (plongés) dans la douleur. Beaucoup [de personnes] mouraient aussi dans les cours de la [grande] Eglise, dans les cours de la ville et dans les hostelleries : et ils mouraient aussi sur les routes, comme ils venaient pour entrer dans la cité. Au mois de Eshwat (février) aussi la disette fut très grande et la pestilence s’accrut.” (Chronique de Josué le Stylite, §§ 42, 43)


L’épidémie ne put être maîtrisée, elle frappa toute la région :

“Et cette épée de la pestilence était non seulement à Edesse, mais aussi à Antioche et jusqu’à Nisibe, le peuple fut détruit et torturé de la même manière par la famine et l’épidémie.” (Ibidem, § 44)

Edesse, Nisibe, Antioche

En l’an 501, raconte le chroniqueur, le Seigneur, dans sa providence, envoya aux gens d’Edesse une belle vendange et les pauvres purent se sustenter à volonté de grains de raisins séchés dans les vignobles. Le vin, bien précieux, joie, et lumière, assura la vie, la renaissance de tous.

En mai 502, l’empereur Anastase interdit les danses dans toutes les villes de son empire. La fête païenne fut prohibée, et la famine cessa rapidement à Edesse. La pluie tomba durant cet hiver-là et les terres produisirent au printemps suivant d’abondantes récoltes.

D’autres famines résultaient des suites de la sécheresse, de la guerre, comme celle qui, durant les années 504-505, décima la ville voisine d’Amid, prise par les Perses, puis assiégée par les Romains.

Les femmes, désespérées, mangèrent des chaussures, de vieilles semelles, et même de la chair humaine :

« De nombreuses femmes alors se rencontrèrent, conspirèrent; le soir ou le matin, à la dérobée, elles prirent l’habitude d’aller dans les rues de la ville. Et qu’elle que fût la personne qu’elles rencontraient, femme, enfant, ou homme, avec laquelle elles étaient de taille à lutter, elles l’entraînaient de force dans une maison, la tuaient et la mangeaient, soit bouillie, soit rôtie. Quand la chose fut trahie par l’odeur de rôti et parvint à la connaissance du général (marzebân), qui (commandait la ville), il fit un exemple ; il mit à mort beaucoup d’entre elles et menaça les autres en paroles, pour qu’elles ne fissent plus cela de nouveau et ne tuassent plus personne. »(Ibidem, § 77.)


La peste en Orient

Une vraie peste bubonique, annoncée par l’apparition d’une comète, frappa l’Egypte en 541-542, arriva en Palestine. Jean d’Asie, évêque d’Ephèse (+ vers 586), un Syriaque occidental, ami de l’impératrice de Byzance, Théodora, en fut le témoin douloureux, car il voyageait alors dans ces contrées. Il évoqua ce mal en s’aidant des lamentations du prophète Jérémie.

De la Syrie jusqu’à la Thrace, la peste frappa à la fois les hommes, les animaux, les moissons :

“A nouveau nous passâmes de la Syrie, par suite d’une secousse et de la violence de la peste, jusqu’à la Ville impériale, quand avec tout le monde nous frappions, nous aussi, à la porte de la tombe, de sorte que nous pensions que, si le soir arrivait, pendant la nuit la mort nous saisirait... Des bandes de moutons, de chèvres, de bœufs et de porcs, étaient devenus comme les autres animaux du désert et qui avaient oublié la terre cultivée et la voix humaine qui les dirigeait. Des terres qui étaient pleines et splendides de tous les fruits se dépouillaient et tombaient, et il n’y avait personne pour les recueillir. Des champs fertiles en froment et se dressant dans toutes les terres par lesquelles nous passions, de la Syrie jusqu’à la Thrace, étaient blancs et dressés, et il n’y avait personne pour moissonner et pour ramasser. Et les vignes, parce qu’était venu le temps de les vendanger et qu’il était passé, quand le temps de l’hiver fut devenu violent, leurs feuilles se fanèrent et leurs fruits se firent rares, suspendus à leurs vignes, et il n’y avait personne pour les récolter et les presser ! ” (Jean d’Asie, Histoire ecclésiastique, trad . R. Hespel, P. 66 )


La peste entraîna le deuil de toute la nature. L’auteur souhaitait qu’à ses lamentations sur l’abandon des campagnes, des villages, des villes, s’associassent celles de la terre et du ciel. L’univers entier était en pleurs.

La peste atteignit Constantinople en 542, ravagea la capitale.

Le fléau, riche en horreurs et en frayeurs, passa en Haute Mésopotamie, à Amid, à Edesse :

“[546-547] L’an huit cent cinquante-huit commencèrent à se produire la famine, la peste, la folie et la rage dans les régions de Mésopotamie. Cette peste, grande et dure, qui eut lieu sur toute la terre, s’étendit aussi de l’an huit cent cinquante-cinq jusqu’à l’an huit cent cinquante-huit, c’est-à-dire trois ans.” (Jean d’Asie, Histoire ecclésiastique, trad. R. Hespel, P. 84-85)


La plaie touchait les corps, abîmés par des tumeurs purulentes à l’aine, mais aussi les âmes. Elle avait une origine intérieure. Aux yeux de Jean d’Asie, elle restait liée aux fautes des fils d’Adam qui avaient méprisé les lois du Seigneur, excité sa colère.

Lutte des êtres démoralisés avec l’ange qui présidait à la Peste, créature surnaturelle:

“Telle était la signification de l’ange qui présidait à ce fléau : de lutter avec les hommes jusqu’à ce qu’ils méprisent toutes les choses de ce monde, même si ce n’est pas de leur volonté, à tout le moins sans leur volonté; de sorte que tout (homme ) dont la pensée était rebelle et encore avide des choses de ce monde se privait rapidement de sa vie.” (Ibidem, P. 79)


L’ange obligeait les gens à changer de chemin, à voir les choses autrement, à mourir au péché de la terre. Les villes dévastées devenaient les places fortes de la pénitence.

Beaucoup de personnes, qui vivaient au niveau matériel, distribuaient maintenant leurs biens aux nécessiteux, veillaient, priaient, se mortifiaient, passant à un autre niveau d’existence, plus vrai, plus spirituel.

Les terribles tremblements de terre

Les chroniques syriaques évoquent les catastrophes naturelles qui frappèrent le Moyen Orient. Une faille nord-sud courait le long de la Palestine et de la Syrie.

Le vendredi 29 mai 526, selon la Chronique d’Edesse, écrite par un auteur anonyme originaire de cette ville, commença le grand effondrement d’Antioche, la grande ville de l’empire romain:

“En l’an 837, le 29 de Iyar (mai), à la sixième férie, à la septième heure, se produisit un violent tremblement de terre sous l’effet duquel une grande partie d’Antioche s’écroula, écrasa ses enfants sous les décombres et ôta la vie aux habitants du pays.” (Chronique d’Edesse, XCVII)

Jean d’Asie, dans son Histoire ecclésiastique, nous donne des détails sur cette terrible catastrophe :

“La septième année de la royauté du même Justin, qui est l’an huit cent trente-sept, Antioche la grande elle aussi s’effondra : c’était son cinquième effondrement ! Pendant sept heures de la journée, un effondrement terrible et violent que nul ne pourrait raconter...” (Jean d’Asie, Histoire ecclésiastique, P.34)
La terre bouillonnait. Les maisons de la ville, soulevées, se dressaient, montaient, descendaient, se fendaient et s’abattaient, en poussière. Antioche, durement secouée, s’embrasa comme une fournaise ardente.

La grande et belle église bâtie par Constantin le Grand tomba et brûla le septième jour. Les hommes s’enfuirent mais furent rattrapés, consumés par le feu.

La secousse ébranla toute la côte, au-dessus d’Antioche, et la ville de Séleucie de Syrie. La triste nouvelle parvient aux oreilles de l’empereur Justin à Constantinople :

“De sorte que, quand l’empereur Justinien [Justin] fut informé de cette destruction totale et de cette disparition complète d’Antioche, de Séleucie et de la côte, dans une amère douleur il retira sa couronne, il enleva ses vêtements de pourpre et il s’assit en pleurs, n’acceptant d’écouter ni de faire absolument rien; mais, pleurant, il était assis en gémissant amèrement sur Séleucie et la côte et Antioche. Car il les connaissait et les aimait beaucoup, et il en faisait aussi l’éloge.

Comme c’était, en effet, la fête de la Pentecôte, l’empereur lui-même se rendit à l’église dans cet état : il était attristé et il pleurait, sans la couronne impériale, revêtu de vêtements de deuil et de la tristesse causée par la destruction; au point que son sénat tout entier aussi, quand ils le virent ainsi attristé, ils se couvrirent d’un vêtement de deuil, comme lui. Et il envoya cinq quintaux (d’or) , qui faisaient cinq cents livres, pour que la ville d’Antioche soit déblayée et (re)construite avec Séleucie et la côte, et qu’ils extraient les cadavres qui y étaient enfouis, des milliers de personnes, innombrables, qui avaient péri par un châtiment terrifiant. Et il en fut ainsi. Et Antioche, Séleucie, et la côte furent (re)construites. ” ( Jean d’Asie, Histoire ecclésiastique, P. 38)


Le 29 novembre 528, à dix heures, Antioche connut son sixième effondrement. Les édifices rebâtis à grands frais, après le tremblement de terre de l’an 526, s’écroulèrent à nouveau :

“ En ce jour-là, il y eut une grande secousse, une heure durant; et à la fin de la secousse, il y eut comme un grand coup de tonnerre, terrifiant et prolongé, (venant) du ciel; et de la terre montait la voix d’une grande terreur, terrifiante et effrayante, à la manière d’un taureau qui mugit. Et par le retentissement de la voix de cette terreur, la terre fut ébranlée et trembla, et tous les édifices qui y avaient été construits après la chute furent renversés et ils s’écroulèrent et ils s’effondrèrent jusqu’à terre : Les remparts et les portes de la ville, et en particulier la grande église et toutes les autres églises, et les chapelles d’un martyr et le reste des maisons, jusqu’aux petites, qui avaient évité la première secousse.” (Jean d’Asie, Histoire ecclésiastique, P. 54.

Antioche dévastée, était devenue pour ses habitants “comme le pressoir de la colère” de Dieu. Les survivants grimpèrent sur la montagne qui se trouvait au-dessus de la ville, s’y installèrent ou émigrèrent vers d’autres cités.

Comme son oncle Justin, Justinien se lamenta de longs jours durant, et décida de redonner vie à Antioche. Il fit exécuter des travaux considérables pour contenir le fleuve Oronte :

“ Et il envoya de l’or en abondance, donnant l’ordre que la ville fût condensée et ramassée, que le rempart extérieur fût rasé et qu’un rempart fût bâti au milieu de la ville, et que le reste demeurât, une bonne part du grand espace extérieur. Et c’est ainsi que ce fut. Et quand le rempart eût été bâti, il se trouva à distance du fleuve Oronte, une bonne part de la ville, après qu’elle eût été ébranlée, demeura à l’extérieur. Et l’empereur ordonna qu’on creusa à l’extérieur du mur lui-même qui avait été bâti, et qu’il y eût un accès vers le fleuve, le fleuve (ainsi) rapproché du (mur) le traversant de part en part. Et le fleuve fut ainsi contenu et il envahit le fossé (creusé) vers le côté du mur qui avait été bâti. Et cela se fit par un travail considérable et de l’or en abondance, grâce aux soins et au zèle de l’empereur Justinien.”. (Jean d’Asie, Histoire ecclésiastique, P.56.

La gloire d’Antioche ne brilla plus comme par le passé.

Les tremblements de terre continuèrent à frapper la Haute Mésopotamie.

Plus tard, dans sa chronique, rédigée avant 775, le Pseudo-Denys de Tell-Mahré, moine du couvent de Zuqnîn, au nord d’Amid, raconta l’un de ces séismes. L’Église Ancienne d’Edesse fut renversée :

“L’an 990 (678-679), le dimanche trois du mois de Nisan (avril), eut lieu un grand et violent tremblement de terre qui renversa Batna-Saroug, ainsi que l’église Ancienne d’Edesse, dans laquelle une foule nombreuse périt.” (Chronique du pseudo-Denys de Tell-Mahré, trad. J.B. Chabot, p. 9)


Quel sens donner à ces séismes? Aux yeux du Pseudo-Denys, c’était la terre maternelle et nourricière qui se révoltait contre ses enfants car ils commettaient l’iniquité :

“Où pourrons-nous trouver la cause de ces tremblements de terre, si ce n’est dans le péché des hommes ? Est-ce que la terre se disloque ? Quand elle tremble et qu’elle est agitée, invoque-t-elle son artisan pour qu’il vienne la consolider ? Je ne le pense pas. Mais quand elle tremble, elle proteste contre les iniquités qui s’accomplissent à sa face ...” (Chronique du pseudo-Denys de Tell-Mahré, P. 42)


Les secousses telluriques, les sauterelles, les famines, les pestes, toutes ces calamités préludaient à la guerre.

Les mémoriaux

Quels étaient les buts des chroniqueurs syriaques en écrivant ces suites de malheurs, qu’ils raccrochaient désespérément aux paroles des prophètes bibliques ? Ils désiraient, comme l’écrivait Josué le Stylite, conserver la mémoire de ces temps calamiteux et garder “un mémorial des châtiments”, afin que les générations futures pussent lire, écouter, revenir de leur mauvaise conduite. Ainsi seraient-elles épargnées par ces terribles afflictions. C’est ce qu’espérait à son tour Jean d’Asie :

“Et pour qui écrirait-il, celui qui écrit ? Alors j’ai pensé qu’il fallait faire connaître et transmettre quelque peu de notre punition par nos écrits, à l’intention de ceux qui viennent après nous... Peut-être eux-mêmes craindront-ils et seront-ils ébranlés ? ” (Jean d’Asie, Histoire ecclésiastique, P. 61)

Le Pseudo-Denys eut ce souci de transmission :

"Il est écrit : [Transmettez à vos fils] et encore : [Interroge ton père et il t’instruira; demande à tes ancêtres et ils te raconteront.] ”

Il avait des préoccupations morales, et s’adressait au lecteur :

“ Prends-donc garde à toi et crains le Seigneur ton Dieu, de peur qu’il n’envoie sur toi ces afflictions.” (La chronique du pseudo- Denys de Tell-Mahré, P. 2)

Les chroniqueurs, qui nous décrivent le cours de l’histoire au sixième et au septième siècle, restèrent tributaires de leurs sources, écrites ou orales. Ils furent les témoins oculaires de certains événements, et purent nous renseigner, avec exactitude et force détails, sur la vie des contrées de la Syrie et surtout de la Haute Mésopotamie. Ils agencèrent leurs matériaux historiques avec un talent littéraire inégal, adoptèrent un système chronologique plus ou moins méticuleux. D’autres sources vinrent confirmer leurs récits.


Perspectives d’avenir

Quand ils parlaient des fléaux qui frappaient les habitants de ces belles régions de la Haute Mésopotamie, très peuplées, les Syriaques raisonnaient parfois d’une manière simple, héritée de leurs ancêtres : Sumériens, Akkadiens, Babyloniens, Assyriens, et des auteurs hébreux de la Bible, dont ils se nourrissaient volontiers. Les calamités étaient liées à des fautes de l’humanité, péchés, manquement à des règles. Tous ces Sémites voyaient une relation causale entre la faute et le malheur qu’ils rapportaient à une cause surnaturelle. Ils croyaient à l’ingérence des dieux du ciel ou du Dieu unique des Hébreux, dans la vie de l’univers, et ils devaient attendre leurs faveurs.

Les chroniqueurs syriaques, membres du clergé jacobite ou nestorien, restaient aussi attachés à la tradition ouverte par Eusèbe de Césarée, au quatrième siècle. L’histoire de l’humanité présupposait la Révélation; elle était orientée, fondée sur l’autorité des Écritures; elle interprétait les desseins de la Providence divine.

Josué le Stylite, Jean d’Asie et bien d’autres, avaient adopté une conception dualiste de l’univers où s’affrontaient Dieu et Satan, la vie et la mort, une mort souvent brutale, cruelle. Ils ne voyaient pas les secousses telluriques, les invasions de sauterelles, les famines, les pestes, comme des catastrophes naturelles mais comme de justes châtiments, envoyés aux pécheurs par l’Hôte courroucé du ciel, pour tenter de régénérer, de purifier leurs âmes perverties.

Gens du vingtième siècle, nous avons une vision différente de l’Histoire. Nous pensons que Dieu n’intervient plus dans les affaires d’ici-bas. Ces fléaux, trop réels, sont des événements parmi d’autres et nous laissent parfois une impression d’éternel et triste recommencement. Ils ne nous semblent pas à la mesure des hommes fragiles qui les affrontent.

Nous suivons les luttes des malheureuses victimes, admirons leur formidable courage. Ne semblent-elles pas nous dire : Nous avons tenu le coup et nous sommes toujours là ?

Je ne puis, hélas, écarter de mes paupières les épreuves de ces peuples, qui vivaient dans ces provinces orientales de l’empire byzantin, heureusement sauvées de l’oubli grâce aux écrivains syriaques et à leurs alertes plumes de roseau. Leurs écrits ont gardé une valeur inestimable.

D’autres calamités atteignirent encore ces gens, inondations, hivers rigoureux, terribles persécutions des monophysites par les empereurs orthodoxes de Constantinople, statuts de tributaires ou dhimmi sous le gouvernement des Arabes après la Conquête, impôts écrasants, humiliations... Hélas, le cycle des calamités recommence sans cesse.

Aujourd’hui cette vaste région d’Amid (Diyarbakir), d’Edesse, de Mossoul, d’Antioche a changé de visage. Elle est divisée entre la Syrie, l’Irak et la Turquie. La population est en majorité musulmane, composée de Kurdes, de Turcs, d’Arabes.

Les chrétiens grecs et syriaques, jadis si nombreux, se trouvent en minorité et vivent difficilement, à cause du manque de liberté, de démocratie; ils craignent les poussées d’intégrisme.

Les Syriaques croient toujours à un avenir meilleur, même s’il reste obscur.


Sources et Bibliographie des Chroniques Syriaques

1)-La Chronique de Josué le Stylite, fut rédigée entre les années 507 et 518 de notre ère par un auteur ecclésiastique inconnu qui vivait probablement à Edesse ( Urhâi)

La Chronique de Josué le Stylite, composée en syriaque avec une traduction en anglais de William WRIGHT, édition Cambridge 1882, rééditée à Amsterdam, Philo Press, 1968. Traduction française (de quelques extraits) réalisée par Ephrem-Isa YOUSIF.

2)-La Chronique d’Édesse, daterait du troisième siècle pour la première partie, du milieu du sixième siècle pour la deuxième partie.

- Chronique d’Edesse, éditée par I. GUIDI, C.S.C.O, Paris, 1903.

3)-L’Histoire ecclésiastique de Jean d’Asie, évêque d’Ephèse, haut personnage de l’église monophysite. Cette histoire universelle à la façon d’Eusèbe de Césarée, allait de Jules César à l’an 585.

- Histoire ecclésiastique de Jean d’Asie, la deuxième partie fut traduite en latin par J.-B. CHABOT, Louvain, 1927-1933.

Robert HESPEL la traduisit en français, C.S.C.O, Louvain, 1989. (Cette traduction est utilisée dans notre étude.)

4)-La Chronique du Pseudo-Denys de Tell-Mahré, moine anonyme de Zuqnin, près d’Amid (Diyarbakir), appelée aussi Chronique de Zuqnin, fut composée avant l’an 775. -Chronique de Denys de Tell-Mahré, quatrième partie, publiée et traduite par J.-B. CHABOT, Librairie Emile Bouillon, Editeur, Paris, 1895